L´ARCHE DES MAUDITS : UNE AVENTURE DE SHAGAN ET JUNIA de Serge Brussolo

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L’île où ils allaient bientôt débarquer était très dange­reuse. Il y régnait une force inconnue cachée au cœur de la jungle, et qui, jusqu’ici, avait toujours tenu ses envahisseurs en échec, à tel point que même les requins évitaient de s’en approcher.

Dans L’Arche des Maudits, Serge Brussolo poursuit l’édification de son univers déjanté et terriblement cohérent, avec une nouvelle incursion aux frontières du réel. Une aventure autonome, mais qui s’inscrit dans une série de récits consacrés au tandem improbable de Shagan et Junia, mercenaires désabusés, survivants endurcis, figures quasi mythologiques d’un monde en ruines.

L’intrigue nous plonge dès les premières pages dans une mission à haut risque : une expédition sur une île cauchemardesque où nul n’ose plus mettre les pieds, un territoire saturé de légendes morbides et de rumeurs technomystiques. À la manière d’un huis clos à ciel ouvert, l’île devient l’ultime champ de bataille entre science oubliée, magie pervertie, et pulsion de destruction. Un espace de l’extrême, où la nature elle-même semble contaminée, mutante, hostile à toute présence humaine.

Le point de départ est simple, presque cinématographique : une jungle dense, infranchissable, apparemment protégée par une force invisible qui élimine toute tentative d’intrusion. Un danger flou, tapi, insaisissable — qui rend l’ennemi d’autant plus angoissant qu’il reste sans visage. Ni la cause de la menace ni sa nature exacte ne sont connues. Ce flou angoissant, Brussolo en fait une arme de tension narrative d’une efficacité redoutable.

Pour tenter de percer ce mystère, une faction en appelle à Shagan et Junia, des professionnels du sale boulot, réputés pour accomplir ce que personne n’ose entreprendre. Ni héros ni monstres, ils incarnent ce que Brussolo aime tant explorer : des figures ambivalentes, profondément humaines dans leurs contradictions, écorchées, mais jamais sentimentales. Shagan, le guerrier pragmatique, porté par une logique de survie pure ; Junia, plus ambiguë, intuitive, dotée d’un instinct de conservation presque animal, parfois proche de la folie douce.

Le récit alterne entre séquences d’exploration, scènes de combat brutales, dialogues acérés et moments de pure hallucination sensorielle. La jungle, omniprésente, semble devenir une entité à part entière. Elle évolue, résiste, digère les intrus. Les pièges qu’elle tend ne sont pas toujours mécaniques ou physiques : ce sont des pièges psychologiques, mentaux, symboliques. Brussolo installe un climat de menace permanente, où même les certitudes les plus élémentaires — le sol sous nos pieds, la direction d’une boussole — peuvent se retourner contre nous.

Mais L’Arche des Maudits n’est pas qu’un roman d’action ou un survival. Comme souvent chez Brussolo, la critique sociale et politique affleure sous les oripeaux de l’imaginaire. Cette île, cette arche prétendument maudite, devient le miroir grossissant d’une humanité arrogante qui se croit maîtresse de territoires qu’elle ne comprend pas. Le récit pose alors la question : jusqu’où aller pour détruire ce que l’on craint ? Que reste-t-il quand on combat un mal qu’on ne sait même pas nommer ?

Sur le plan stylistique, Brussolo est fidèle à lui-même : un foisonnement baroque, des descriptions luxuriantes, des phrases tendues comme des arcs. Il compose un univers à la fois organique et mécanique, où les machines ont des dents, où les végétaux saignent, où les corps sont des interfaces entre le biologique et le technologique. La prose est rapide, tranchante, mais parfois presque poétique, notamment dans les moments de délire sensoriel ou de désorientation mentale.

C’est aussi un roman qui brasse les genres : on y trouve du pulp, du fantastique, de la science-fiction post-apocalyptique, et même une touche d’enquête paranoïaque. L’Arche des Maudits pourrait se lire comme une variation tropicale de Predator revue par J.G. Ballard, avec un soupçon de Lovecraft sous acide.

Enfin, le grand mérite du roman, c’est sa capacité à captiver tout en perturbant. On tourne les pages avec frénésie, tout en sentant une forme de gêne, de vertige. Chaque scène apporte sa part de désorientation, chaque découverte un nouveau mystère. On ne lit pas Brussolo pour être rassuré — on le lit pour être bousculé. Et en cela, cette nouvelle aventure de Shagan et Junia est une franche réussite.

Éditeur ‏ : ‎ H&O Date de publication ‏ : ‎ 28 août 2025 Édition ‏ : ‎ Première édition Langue ‏ : ‎ Français Nombre de pages de l’édition imprimée  ‏ : ‎ 192 pages ISBN-10 ‏ : ‎ 2845474318 ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2845474314

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