La dernière ville sur terre de Thomas Mullen

Guerre, grippe et grève

La dernière ville sur terre permet à Thomas Mullen de mettre en scène une période de l’histoire américaine très agité et dense. Un premier roman qui a fait l’objet d’un travail de documentation historique impressionnant de la part de l’auteur.

D’une plume appliquée et rigoureuse l’auteur dresse le portrait de personnages dotés d’un lourd passé ou de convictions inébranlables. Des figures résistantes qui ont façonné l’histoire des États-Unis. Rebecca, la militante infatigable, Graham, l’ouvrier qui porte en lui le deuil de son premier amour et une rage irrépressible, Philip, l’orphelin qui souhaite faire ses preuves auprès de la communauté mais ne mesure pas le prix à payer.

Des portraits saisissants qui nous emportent dans une période de l’histoire que l’on étudie peu à l’école mais qui aurait pu être encore plus immersive si l’auteur avait su alléger sa plume. Soucieux de dresser le portrait psychologique le plus détaillé possible, l’auteur n’échappe pas aux digressions et aux passages oniriques qui alourdissent le texte.

Hormis cette rigidité dans le style, qui reste agréable, l’auteur met en avant une quantité non négligeable d’éléments historiques intéressants. Le traitement ignoble des objecteurs de conscience, la lutte sanglante des syndicats de la scierie pour de meilleures conditions de travail, la propagande gouvernementale pour la mobilisation dans l’armée et bien sûr l’épidémie de grippe espagnole. Tous ces éléments disparates sont réunis par l’auteur avec virtuosité, formant un arrière-plan historique des plus passionnants.

Il est regrettable que l’auteur ne soit pas parvenu à enrober ce tableau historique très détaillé avec une plume plus romanesque et moins didactique mais en l’état ce roman demeure une lecture passionnante par moments et offre un point de vue inédit sur la première guerre mondiale.

Résumé : Durant l’épidémie de grippe espagnole, une petite ville industrielle située au cœur des forêts brumeuses du Nord-Ouest Pacifique décide de se mettre en quarantaine, mais l’arrivée d’un soldat affamé et malade aura des répercussions terribles sur la communauté.

Éditeur ‎Rivages (4 janvier 2023)
Langue ‎Français
Broché ‎560 pages
ISBN-10 ‎2743658444
ISBN-13 ‎978-2743658441

Les grandes oubliés de l’histoire de Titiou Lecoq

L’Histoire secrète des femmes

L’histoire est écrite par les vainqueurs. Cette phrase toute faite est une affirmation qui se révèle bien souvent trop juste. L’autrice Titiou Lecoq se propose de lever un voile sur tout un pan de l’Histoire française tombé dans l’oubli, celle des femmes.

Patiemment, avec minutie et pédagogie, ainsi qu’un brin d’ironie et d’humour, elle nous démontre comment les femmes ont été progressivement écartées des grands moments de l’histoire afin que soit rédigé le grand roman national français.

Elle raconte comment la pensée misogyne s’est construite jusqu’à devenir une institution qui façonne encore notre manière d’appréhender notre rapport au monde. Elle n’omet pas d’évoquer comment, en réaction, ont émergé les premiers mouvements féministes.

Certaines grandes figures historiques féminines sont remises en avant, comme la reine Brunehaut, inconnue des livres d’histoire scolaires. Elle remet aux goûts du jour certaines légendes oubliées et remet les compteurs à zéro en ce qui concerne les grands moments de l’Histoire française afin de rappeler une vérité évidente, les femmes ont toujours été actrices de notre Histoire.

Aussi affligeant pour l’image de l’homme soit la lecture de cet ouvrage fort instructif, il soulève un point intéressant. Alors que l’on pourrait croire qu’il n’y a plus rien à dire sur notre passé, les nouveaux points de vue stimulants qui viennent écorner l’histoire officielle nous révèlent qu’au contraire tout reste à découvrir, et cela est fort enthousiasmant.

Cette entrée en matière dans les essais féministes interroge également sur les solutions à apporter pour que cesse ce dénigrement envers les femmes. L’éducation est bien entendue l’un des biais souligné par l’autrice mais le retard de l’éducation nationale met en lumière tout le travail qu’il reste à faire pour parvenir un jour à cette égalité tant désirée et méritée.

Résumé : tout temps, les femmes ont agi. Elles ont régné, écrit, milité, créé, combattu, crié parfois. Et pourtant elles sont pour la plupart absentes des manuels d’histoire.
 » C’est maintenant, à l’âge adulte, que je réalise la tromperie dont j’ai été victime sur les bancs
de l’école. La relégation de mes ancêtres femmes me met en colère. Elles méritent mieux. Notre
histoire commune est beaucoup plus vaste que celle que l’on nous a apprise. « 
Pourquoi ce grand oubli ? De l’âge des cavernes jusqu’à nos jours, Titiou Lecoq s’appuie sur
les découvertes les plus récentes pour analyser les mécanismes de cette vision biaisée de l’Histoire.
Elle redonne vie à des visages effacés, raconte ces invisibles, si nombreuses, qui ont modifié
le monde. Pédagogue, mordante, irrésistible, avec elle tout s’éclaire. Les femmes ne se sont
jamais tues. Ce livre leur redonne leurs voix.

Éditeur ‎Iconoclaste; Illustrated édition (16 septembre 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎325 pages
ISBN-10 ‎2378802420
ISBN-13 ‎978-2378802424

Chien 51 de Laurent Gaudé

Monde de merde

Laurent Gaudé est un auteur touche à tout, pièce de théâtre, romans, poésie, aucun genre n’échappe à sa plume délicate. Avec Chien 51 il s’essaye au récit d’anticipation pour un résultat convaincant malgré son manque d’originalité.

En effet, quiconque a déjà lu des récits de science-fiction ne sera pas surpris par le futur peu engageant que nous propose l’auteur. Dans un pur esprit cyberpunk, l’auteur nous décrit un monde où les multinationales surpuissantes ont fini par prendre le pouvoir, où ceux qui osent se soulever sont réprimés jusqu’à la mort et où le climat n’en finit pas de se détériorer. La devise de ce monde est simple : servir ou périr.

Au sein de cet univers très référencé l’auteur narre une intrigue policière qui suit là aussi des sentiers très balisés, le duo d’enquêteurs antinomiques, les magouilles politiques et en personnage principal, Zem, un enquêteur dépressif, héritier des plus grands enquêteurs du roman noir. Il ne faut pas être lassé de ce genre de récit afin d’en apprécier le déroulement.

Malgré ce manque criant d’originalité le récit se révèle plaisant à suivre. Zem porte le récit sur ses épaules, avec ses traumatismes, ses fantômes dont il ne parvient pas à se débarrasser et son cynisme de vaincu harassé.Sa tirade cynique lors du dénouement vaut à elle seule la lecture de l’ouvrage.

Chien 51 offre un bon moment de lecture, parsemé de quelques passages poétiques, mais qui aurait mérité un soupçon d’originalité pour rester mémorable.

Résumé :  dans une salle sombre, au troisième étage d’une boîte de nuit fréquentée du quartier RedQ, que Zem Sparak passe la plupart de ses nuits. Là, grâce aux visions que lui procure la technologie Okios, aussi addictive que l’opium, il peut enfin retrouver l’Athènes de sa jeunesse. Mais il y a bien longtemps que son pays n’existe plus. Désormais expatrié, Zem n’est plus qu’un vulgaire “chien”, un policier déclassé fouillant la zone 3 de Magnapole sous les pluies acides et la chaleur écrasante.
Un matin, dans ce quartier abandonné à sa misère, un corps retrouvé ouvert le long du sternum va rompre le renoncement dans lequel Zem s’est depuis longtemps retranché. Placé sous la tutelle d’une ambitieuse inspectrice de la zone 2, il se lance dans une longue investi­gation. Quelque part, il le sait, une vérité subsiste. Mais partout, chez GoldTex, puissant consortium qui assujettit les pays en faillite, règnent le cynisme et la violence. Pourtant, bien avant que tout ne meure, Zem a connu en Grèce l’urgence de la révolte et l’espérance d’un avenir sans compromis. Il a aimé. Et trahi.
Sous les ciels en furie d’une mégalopole privatisée, “Chien 51” se fait l’écho de notre monde inquiétant, à la fois menaçant et menacé. Mais ce roman abrite aussi le souvenir ardent de ce qui fut, à transmettre pour demain, comme un dernier rempart à notre postmodernité.

Éditeur ‎Actes Sud (17 août 2022)
Langue ‎Français
Broché ‎304 pages
ISBN-10 ‎2330168330
ISBN-13 ‎978-2330168339

Jake de Bryan Reardon

Un titre-nom qui résonne comme un hurlement de douleur. Celui d’un père de famille qui voit son monde s’écrouler.

L’auteur propose un thriller haletant tourné du côté de personnes lambda qui se retrouvent projetées du jour au lendemain dans un maelstrom médiatique et juridique qui les dépasse et les annihilent.

Pour apprécier le récit dans son entièreté il vaut mieux le lire d’une traite afin de ne pas ressentir les longueurs habituelles en milieu de lecture.

Mais il faut aussi ressentir une empathie totale pour Simon, ce père au foyer, pétris de culpabilité, victime d’une très forte pression sociale, qui cherche depuis la naissance à être le père parfait aux yeux de tous jusqu’à s’en vouloir de ne pas sociabiliser avec les mères des autres enfants. Un portrait touchant d’un père en manque de confiance en soi. On traverse l’enfer familial que subit cette famille par son regard désespéré.

La grande force émotionnelle du récit survint lors de l’épilogue, particulièrement touchant. L’auteur parvient à conclure son récit en signant un vibrant appel à la compassion, le pardon et la résilience sans pourtant verser dans le mélo de manière abusive.

Une lecture qui s’apparente à un tunnel de l’horreur jusqu’à ce que surgisse la lumière.

Résumé : Simon Connolly est l’heureux père de deux enfants, Jake et Laney. Sa situation d’homme au foyer est pour le moins originale et Simon n’est pas toujours très à l’aise dans ce rôle. Mais, cahin-caha, la famille coule des jours paisibles… Jusqu’au matin où Doug Martin-Klein, un gamin insociable dont Jake est le seul copain, tire sur plusieurs camarades de classe avant de se donner la mort. Les survivants et les blessés sont peu à peu évacués, mais Jake est introuvable. Et très vite soupçonné d’être le complice de Doug. Commence alors pour Simon une véritable descente aux enfers. Comment une chose pareille a-t-elle pu arriver ? Comment a-t-il pu ne rien entrevoir du drame qui se profilait ? Jake est-il coupable ? Où est-il passé ?

Éditeur ‎Gallimard (8 février 2018)
Langue ‎Français
Broché ‎352 pages
ISBN-10 ‎207014724X
ISBN-13 ‎978-2070147243

Les fossoyeurs de Victor Castanet

Aux noms de nos aînés

Je n’aime pas ce monde, je n’aime pas la manière dont il est conçu, pensé, dirigé, constamment tourné vers le profit et l’oppression des plus faibles. Raison pour laquelle je me plonge inlassablement dans la fiction, dans l’espoir un peu vain d’oublier ce monde souillé par la cupidité humaine. Pourtant parfois il est bon de relever les yeux et de regarder la souillure en face.

Le scandale orpéa a eu suffisamment de retentissement pour que nous ayons tous, plus ou moins, une idée de ce en quoi il consiste. Encore une fois une entreprise dirigée par une bande d’être cupides pour qui seul compte l’argent est parvenu à tirer profit du système et à s’enrichir sur le dos de ses employés, de ses résidents et de leurs familles.

Mais la lecture minutieuse de l’ouvrage de Victor Castanet permet de se rendre compte de l’abysse inhumain que représente ce scandale, et qui va bien au-delà de la simple maltraitance humaine. Avec force détails, le journaliste expose toutes les strates qui font d’orpéa l’un des pires scandales sanitaires de ces dernières années. Il met à jour un système extrêmement élaboré qui permet d’enrichir quelques-uns pour le malheur de beaucoup d’autres.

Magouilles comptables, harcèlement moral, accointances politiques, syndicat créé de toutes pièces pour servir les intérêts du siège, trucages des effectifs afin de percevoir les financements publics, sans oublier les traditionnels pot de vin, il ne nous sera rien épargné afin que l’on puisse prendre la mesure de l’horreur qui se jouait sous nos yeux. Le tout dans un style clair et incisif que ne renierait pas un bon polar.

La lecture sidérante de cette enquête courageuse nous interroge sur le modèle de société que nous voulons et nous force à ouvrir les yeux sur un modèle capitaliste déshumanisé.

Résumé : Trois ans d’investigations, 250 témoins, le courage d’une poignée de lanceurs d’alerte, des dizaines de documents explosifs, plusieurs personnalités impliquées…
Voici une plongée inquiétante dans les secrets du groupe Orpéa, leader mondial des Ehpad et des cliniques. Truffé de révélations spectaculaires, ce récit haletant et émouvant met au jour de multiples dérives et révèle un vaste réseau d’influence, bien loin du dévouement des équipes d’aidants et de soignants, majoritairement attachées au soutien des plus fragiles.
Personnes âgées maltraitées, salariés malmenés, acrobaties comptables, argent public dilapidé… Nous sommes tous concernés.

Éditeur ‎Fayard (26 janvier 2022)
Langue ‎Français
Broché ‎400 pages
ISBN-10 ‎2213716552
ISBN-13 ‎978-2213716558

Querelle de Kevin Lambert

Tabernacle, ça envoie du bois

Une scierie en grève, des ouvriers déterminés, un patron au mépris de classe caractérisé, rien que de très banal de nos jours me direz-vous. Et pourtant, à partir de ce postulat de base, l’auteur Kevin Lambert tisse un récit dont les scènes vont se graver dans la rétine du lecteur.

Dès le prologue le ton est donné. Le récit sera trivial, décomplexé, outrancier mais sans jamais se départir d’une plume fouillée, teintée d’une poésie désabusée, même dans les moments les plus scabreux. Un style sans concessions qui interpelle, qui remue, qui vibre de passion et de colère mais qui, forcément, ne pourra pas plaire à tout le monde.

Car Querelle porte bien son nom. C’est un récit qui parle de lutte sous toutes ses formes. Lutte sociale oui mais aussi existentielle, avec Jezabel qui tente de se trouver une place dans un monde qui la révulse. Lutte d’affirmation, avec Querelle, le personnage-titre charismatique qui va bouleverser la tranquillité virile de la petite ville de Roberval. Lutte passéiste avec Jacques, le leader syndical qui assiste, impuissant, au délitement du monde qu’il a connu.

Le récit s’assemble autour de ces différents portraits de personnages, tous dépeints avec justesse, pour finir par s’apparenter une marmite bouillonnante d’une rage qui ne peut plus être contenue. Et lorsque la marmite déborde, il est trop tard, la fureur se déchaîne.

Il est dommage que l’auteur est préféré enchaîner les scènes violentes et dérangeantes plutôt que de tenter de narrer la révolte de manière crédible. Le dernier tiers du récit comporte un lot de scènes difficilement supportables qui extirpe toute crédibilité au récit. Celui-ci prend alors des allures de conte macabre qui atténue un peu le propos initial.

Malgré sa fin qui accumule les scènes choquantes sans véritable fond, Querelle reste une rencontre littéraire merveilleuse qui tantôt, ravie par ses portraits d’ouvriers en lutte, tantôt choque par ses scènes triviales qui en appel aux plus bas instincts.

Éditeur ‎NOUVEL ATTILA (23 août 2019)
Langue ‎Français
Broché ‎256 pages
ISBN-10 ‎2371000817
ISBN-13 ‎978-2371000810

Le silence selon Manon de Benjamin Fogel

Des soucis et des hommes

Le combat des femmes pour leurs droits dans la société n’a jamais été aussi central et critique. Il a divisé la société en deux pôles qui semblent irréconciliables. Benjamin Fogel s’empare de ce thème complexe pour livrer un polar psychologique futuriste, puisqu’il situe son action en 2025, mais sidérant de réalisme.

Autour du féminisme l’auteur invoque tout un tas de thèmes primordiaux, le masculinisme et le virilisme tout d’abord les penchants néfastes du féminisme, notre rapport naïf aux réseaux sociaux, le phénomène effarant des incels, ces célibataires involontaires qui crachent leurs haines à longueur de tweet, le courant musical du néo straight edge. Un ensemble de thèmes foisonnant servis à la manière d’un reportage.

Le style de l’auteur est en effet très propre, concis mais détaillé, en témoigne ce sommaire qui reprend la présentation d’une fiche wikipédia.
Un ton dépourvu de romanesque mais qui permet au récit de se parer des oripeaux de la réalité.
L’auteur dépeint une société sclérosée par ses dissensions absurdes. Le tableau qu’il en dresse est glaçant de réalisme.

Pourtant, malgré cette plume sèche qui va à l’essentiel, l’auteur parvient à dresser des portraits psychologiques saisissants. Ce qui débutait comme un constat accablant de notre société se transforme petit à petit en une plongée dans la psyché torturée d’un homme, la fin des illusions pour celui qui se rêvait en chevalier blanc du féminisme. L’exposé sidérant prend alors des allures psychose infernale qui renverse le tableau dépeint par l’auteur.

Le silence selon Manon se révèle donc plus sournois et surprenant que son approche un peu scolaire pourrait le laisser l’envisager. Il interroge notre rapport aux réseaux sociaux, nuance les luttes féministes, met à mal la misogynie et dissèque l’esprit des femmes et des hommes pour ne laisser que la criante vérité, la malveillance se dissimule même dans les plus ardents défenseurs de causes les plus nobles.

Résumé : Dans les années 2025, le monde occidental se caractérise par une montée de l’agressivité sur les réseaux sociaux et en particulier des cas de cyber harcèlement, au point qu’une unité spéciale de la police, dirigée par le commissaire Sébastien Mille, a dû être mise en place. Sébastien Mille s’intéresse de près aux manoeuvres des groupes masculinistes en France. L’Amérique du Nord avait déjà connu dans les années 2010 des attentats dont les auteurs se réclamaient du mouvement « incel » (pour «involuntary celibate) »autrement dit des célibataires forcés qui conçoivent une haine des femmes et de la société contemporaine qu’ils jugent trop favorable au féminisme.

Éditeur ‎Editions Payot & Rivages (7 avril 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎352 pages
ISBN-10 ‎2743652772
ISBN-13 ‎978-2743652777

Le chien du forgeron de Camille Leboulanger

Fin de race

Versez-vous une bonne bière dans une immense chope et laissez-vous porter par l’histoire que va vous conter Camille Leboulanger. Une histoire qui prend des airs de légende brumeuse où résonnent la fureur guerrière, la sueur des hommes et les pleurs silencieux des femmes.

Le peuple Celte utilisait plus volontiers la tradition orale que l’écrit, raison pour laquelle peu de choses les concernant nous sont parvenus. La légende de Cuchulainn, ou chien du forgeron, est sans doute la plus connue. Véritable héros de légende, la figure mythique de ce guerrier se voit réinventé par l’auteur au cours d’un récit inventif, brutal où la légende se voit sérieusement écornée.

Comme tout bon conte, celui-ci nous est narré par un conteur qui ne nous dit que ceux qu’il a envie, dissimulant certains faits qui pourraient éclairer l’intrigue de manière éblouissante. Mais l’intérêt du récit n’est pas de faire toute la lumière sur la lignée de Sualtam mais bien de conter la destinée d’un guerrier né.

Et quel guerrier, personnage central de l’histoire, Setanta, bientôt renommé le chien, sera aussi le plus détestable. Et pour cause : Orgueilleux, fier, impulsif, doté d’un caractère ombrageux qui le pousse à frapper d’abord et à ne pas questionner ensuite, Setanta est l’archétype du guerrier sûr de lui qui n’hésite pas à asservir les plus faibles que lui de la manière qui l’arrange le mieux. Féministe, passez votre chemin, ce récit sublime tout ce que vous combattez.

Pourtant en creux ce conte terrible narre les errances d’un homme qui ne se définit que par ses prouesses guerrières et interroge le lecteur sur son rapport à la virilité et la masculinité. L’ascension fulgurante du chien parmi le peuple Celte entraîne par la suite une série de tragédies personnelles qui finissent par creuser en lui un puits insondable de tristesse et de culpabilité. Jusqu’à la fin inexorable.

Le chien du forgeron allie trois atouts non négligeables, une narration malicieuse, une intrigue palpitante et une réflexion sur un sujet d’actualité. Trois bonnes raisons de prêter l’oreille à ce conte sorti des tréfonds des légendes.

Résumé : Approchez, approchez ! Alors que tombe la nuit froide, laissez-moi vous divertir avec l’histoire de Cuchulainn, celui que l’on nomme le Chien du Forgeron ; celui qui s’est rendu dans l’Autre Monde plus de fois qu’on ne peut le compter sur les doigts d’une main, celui qui a repoussé à lui seul l’armée du Connacht et accompli trop d’exploits pour qu’on les dénombre tous.
Certains pensent sans doute déjà tout connaître du Chien, mais l’histoire que je m’apprête à vous narrer n’est pas celle que chantent les bardes. Elle n’est pas celle que l’on se raconte l’hiver au coin du feu. J’en vois parmi vous qui chuchotent, qui hésitent, qui pensent que je cherche à écorner l’image d’un grand homme. Pourtant, vous entendrez ce soir la véritable histoire du Chien. L’histoire derrière la légende. L’homme derrière le mythe.
Approchez, approchez ! Venez écouter le dernier récit d’un homme qui parle trop

Éditeur ‎Argyll éditions (19 août 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎246 pages
ISBN-10 ‎249240319X
ISBN-13 ‎978-2492403194

Ring shout de P. Djèli Clark

Latempét arrivé bientot…

Il était grand temps que des auteurs Issus des minorités ethniques martyrisés pendant des siècles s’empare du domaine du fantastique pour exorciser les démons de leur histoire. P. Djèli Clark le fait avec brio dans ce court roman. Lovecraft n’a qu’à bien se tenir.

Le récit est une aventure à part entière. Son intrigue, d’une part, nous fait suivre un trio féminin haut en couleur, sabre au clair et bâton de dynamite à la bouche, face à une horde de démons hargneux. C’est dynamique, c’est haletant, ça se lit d’une traite. 

D’autre part, la plume de l’auteur nous heurte à un patois, mélange d’anglais et de créoles, qui enrobe le récit d’une mélodie irrésistible fait d’argot et d’accent sudiste. Un dialecte secondé par un autre, encore plus surprenant, le gullah-geechee, qui demande un petit effort de la part du lecteur pour être compris. Une démarche lexicale réjouissante qui renforce l’immersion tout en apportant de la vraisemblance au récit. Une expérience réussie.

Un récit intense, une mise en bouche idéale pour qui voudrait partir à la découverte de cet auteur prometteur.

Résumé : Macon, 1922. En 1915. le film Naissance d’une nation a ensorcelé l’Amérique et gonflé les rangs du Ku Klux Klan. qui depuis s’abreuve aux pensées les plus sombres des Blancs. A travers le pays, le Klan sème la terreur et se déchaîne sur les anciens esclaves, déterminé à faire régner l’enfer sur Terre. Mais les Ku Kluxes ne sont pas immortels. Sur leur chemin se dressent Maryse Boudreaux et ses compagnes de résistance : une tireuse d’élite à la langue bien pendue et une Harlem Hellfighter. Armées de fusils, de bombes et d’une épée imprégnée de magie ancestrale, elles chassent ceux qui les traquent et renvoient les démons du Klan tout droit en enfer ; alors qu’un complot effroyable se trame à Macon et que la guerre contre le mal est sur le point de s’embraser. Phenderson Djèli Clark nous offre un récit où il mêle habilement histoire, magie et horreur lovecraftienne.

ASIN ‎B096HRZT8C
Éditeur ‎ATALANTE (21 octobre 2021)
Langue ‎Français
Broché ‎176 pages
ISBN-13 ‎979-1036000928

L’enfant qui voulait disparaître de Jason Mott

Courir après sois-même

Ce roman au ton volontairement burlesque nous entraîne à la poursuite d’un narrateur, l’auteur lui-même peut-être, dans une fuite en avant qui s’apparente à une quête désespérée pour se réconcilier avec soi-même.

On fait connaissance avec notre héros, en pleine promotion de son ouvrage, L’enfant qui voulait disparaître, alors qu’il échappe aux poings d’un mari jaloux, à peine s’il a le temps de s’engouffrer dans l’ascenseur. Accessoirement il est aussi nu comme un ver. 

Le ton est donné. Il sera haut en couleur. D’un jaune solaire comme les rayons d’humour, souvent grinçant et ironique, qui illuminent l’ouvrage. D’un vert cynique lorsqu’il s’agit de dépeindre le milieu de la promotion. D’un rouge écarlate lorsque la violence du monde s’invite dans l’univers bariolé du narrateur. Et puis il y a le noir, couleur charbon, que l’on tente d’ensevelir sous la futilité d’une vie frénétique. 

Car sous les couleurs chatoyantes se cache la souillure d’une enfance brisée par le harcèlement et le racisme. Jusqu’au drame fatal, celui qui creuse un trou béant dans la poitrine d’un jeune homme qui est peut-être le narrateur, ou pas. Un trou qui avalera toutes les couleurs pour ne laisser qu’un blanc infini de douleur.

Nu dans le premier chapitre, le narrateur prend forme sous nos yeux. À mesure que son univers s’étiole sous les coups de massue de la réalité, son esprit et son corps prennent forme. Son regard s’affûte, sa conscience s’éveille. Le récit nous offre une résurrection littéraire tout en s’emparant d’un sujet qui secoue les USA. 

C’est là toute la force du récit, derrière les pirouettes narratives et les bons mots, il aborde un thème complexe qui prend peu à peu l’ascendant sur le burlesque pour livrer une tirade finale bouleversante, qui résonne comme un constat amer mais aussi une victoire personnelle.

En équilibre constant entre la satire sociale et le récit introspectif, ce roman, malicieux et espiègle, offre une réflexion bouleversante sur la difficulté à se réconcilier avec son passé pour mieux faire face au présent.  

Résumé : u cours d’une tournée promotionnelle pour son dernier roman, un écrivain noir américain fait la connaissance d’un enfant à la peau si sombre qu’on le surnomme Charbon. D’abord rencontré dans la salle à manger d’un grand hôtel, le gamin d’une dizaine d’années réapparaît à chaque étape de la tournée et raconte sa vie, ses parents et leur idée folle : le pousser à devenir invisible pour ne pas avoir à subir le destin que sa couleur de peau lui réserve.L’enfant existe-t-il vraiment ? Affecté d’un étrange mal qui l’empêche de distinguer la réalité du produit de son imagination, l’écrivain serait bien incapable de le dire. Mais réelle ou fantasmée, cette rencontre va remettre en question son rapport à sa propre histoire, à sa condition et lui faire admettre une cruelle évidence : être noir aux États-Unis signifie vivre sous une menace constante.Comédie féroce, tragédie déchirante, manifeste contre la peur, l’oppression et les violences policières, L’Enfant qui voulait disparaître est tout cela à la fois

Éditeur ‎AUTREMENT (5 janvier 2022)
Langue ‎Français
Broché ‎432 pages
ISBN-10 ‎2746763001
ISBN-13 ‎978-2746763005